Extrait du journal : l'Ami Chrétien
Un protestant du « Très Grand Est » en
visite au Mont-Vaudois
Par moins 40 degrés - l'aventure d'être pasteur luthérien à Vladivostok
Les fax et e-mails n'ont pas arrêté d'arriver pendant le séjour de Manfred Brockmann,
63 ans, pasteur-doyen de Vladivostok. A 11000 kilomètres de son consistoire, il a
continué d'être sollicité pour la gestion de son église. Seul moment de repos
pour le pasteur et son épouse Tatjana: la visite des villages de la paroisse du
Mont-Vaudois et celle de Montbéliard.
Ami Chrétien: Pasteur Brockmann, vous venez d'une église jeune et
ancienne en même temps.
M.B. : Il y a dix ans, nous célébrions publiquement le premier culte
luthérien à Vladivostok depuis 1935, année de la déportation du pasteur de l'époque.
C'était sur le parvis de l'église luthérienne de notre ville, transformée en Musée
national de la Marine de guerre.Notre paroisse est donc très jeune, mais elle peut
renouer avec un passé riche. Avant la première guerre mondiale, il y avait 3000
luthériens à Vladivostok, sur environ 50000 habitants.
Depuis 1991, nous avons réussi à nous faire restituer l'église qui est maintenant
propriété paroissiale. Mais malheureusement, le musée n'avait pas investi beaucoup dans
l'entretien du bâtiment. Pendant un moment, on a eu peur que tout allait s'écrouler,
mais des spécialistes nous ont rassurés : la fente qu'il y a dans le mur sud n'a pas
d'incidence sur les fondements ; ils sont stables.
AC : Alors entre 1935 et 1991, il n'y a pas eu de vie de paroisse ?
M.B. : Depuis la déportation du pasteur sous Staline, l'église a tout
de même continué à vivre, mais en secret. C'étaient surtout des femmes qui
réunissaient quelques personnes dans un appartement pour lire la bible, et c'étaient
souvent les grand-mères qui ont baptisé les enfants. Il faut savoir que
Vladivostok était une ville « fermée », pour des raisons stratégiques, et juste la
proche famille d'un habitant, muni d'un laissez-passer pouvait y entrer, quelques rares
fois par an. Les autres habitants étaient des militaires. Alors on était resté sans
nouvelles jusqu'à l'ouverture de la ville en 1991.
A.C. : Alors comment faire pour trouver ces luthériens vivant en secret
? Iln'y avait pas dans l'annuaire un numéro « Paroisse luthérienne » !
M.B. : Quand je suis arrivé, je ne connaissais personne. Dans d'autres
paroisses luthériennes en Russie, on avait entendu dire qu'il y aurait quelques
luthériens à Vladivostok. Alors j'ai été envoyé pour les retrouver. Le prêtre
orthodoxe ne pouvait pas me renseigner. Après une semaine, je suis allé écouter un
concert, et là, j'ai vu dans l'auditoire un homme dont le costume était visiblement
celui d'un homme d'église... catholique. Il était arrivé peu de temps avant moi des
Etats-Unis, et il avait rencontré aussi trois luthériens. A partir de leurs adresses,
très vite un premier noyau s'est constitué, ils se connaissaient tous entre eux, mais «
en souterrain ».
A.C. : Et aujourd'hui ?
M.B. : Aujourd'hui notre paroisse compte environ deux cent personnes,
mais un nombre beaucoup plus grand d'amis qui ne sont pas tous luthériens. Notre église
est placée au centre ville et nous avons beaucoup d'activités culturelles, en plus de la
vie cultuelle et de notre engagement envers les plus démunis. Nous organisons des
concerts de musique classique, je suis violoniste et j'y participe de temps en temps, ou
bien nous invitons à des lectures ou conférences, comme par exemple sur Poushkine et
Goethe l'an dernier.
A.C. : Vous êtes responsable non seulement pour la paroisse de
Vladivostok, mais aussi pour le « consistoire » autour.
M.B. : Vladivostok était la première paroisse à se recréer. Il y a
maintenant sept à huit paroisses, la plus récemment créée se trouve à 3500 km de
notre ville. Pas toutes les paroisses ont un pasteur, bien sûr. Alors nous mettons sur
pied des sessions de formation pour les responsables. Nous nous réunissons pendant une
semaine pour travailler sur la bible, mais aussi sur des
questions de théologie. La justification par la foi, par exemple. Il est important pour
nos paroissiens de pouvoir dire quel est le propre de l'église luthérienne, car il y a
tant de groupes religieux qui apparaissent en nos villes. Ils apportent beaucoup d'argent,
mais souvent ce ne sont que des feux de paille. Après quelques mois, les « missionnaires
» repartent, quand ils ne voient pas de résultats immédiats. Les gens de chez nous
cherchent beaucoup, ils n'ont plus leurs repères. Alors nous, en tant qu'église
luthérienne, nous inscrivons notre action dans la durée. Il faut être fidèle.
Et puis : Il faut veiller à l'unité de l'église. Nos jeunes paroisses traversent une
période où elles ressemblent en beaucoup d'aspects au premières communautés
chrétien-nes fondés par Paul ! La lecture de ses épîtres prend pour moi un tout autre
relief depuis ! Mais les distances sont grandes, et partir en visite pastorale pour moi
veut dire une, deux, trois journées de train !
A.C. : Pourquoi avez vous décidé de rester à Vladivostok ?
M.B. : Parce qu'il faut donner confiance aux gens, comme je l'ai dit :
C'est la fidélité qui compte. Au départ, j'avais pris un temps sabbatique de six mois,
et au lieu d'aller suivre des cours en faculté de théologie, j'ai décidé de partir en
Russie, sans savoir ce qui en résulterait. J'ai été invité assister au synode de
l'Eglise Luthérienne et c'est le Synode qui m'a envoyé à Vladivostok. Depuis, je me
suis marié avec Tatjana et en accord avec mon église d'origine, l'église luthérienne
de Hambourg en
Allemagne, je peux rester sur les bords de l'Océan Pacifique...
A.C. : Une question qui intéressera nos lecteurs qui connaissent les
finances de leurs paroisses : Comment votre paroisse trouve son financement ?
M.B. : Nos paroissiens n'ont pas beaucoup de moyens financiers. Ils s'
investissent personnellement, mais quand les salaires ou les retraites déjà très bas ne
sont pas versés pendant des mois, l'offrande au culte est plus symbolique qu'autre chose.
Mais nous recevons de l'aide des Eglises d'Allemagne et des Etats Unis. Mon voyage au Pays
de Montbéliard (et en Alsace) a été financé par le Gustav-Adolf-Werk » du
Württemberg. Mais nous avons des projets : Nous travaillerons avec une entreprise de
prothèses dentaires qui « sponsorisera » la paroisse... !
A.C. : Et comment se fait-il que vous êtes venu
au Pays de Montbéliard ?
M.B. : Je suis ami avec un pasteur en retraite d'Alsace, il fait l'effort
d' apprendre le russe. Alors il s'est trouvé que son fils est paroissien au
Mont-Vaudois... Et comme je parle aussi le français, la paroisse a décidé de m'inviter.
A.C. : Quel est votre souhait pour l'avenir ?
M.B. : Pouvoir retourner au Pays de Montbéliard avec un groupe de mes
paroissiens. Nous avons des contacts avec des paroisses en Allemagne et aux Etats-Unis
mais le protestantisme français est complètement inconnu chez nous.
Et il y a tant de choses à partager !
Propos recueillis par Albrecht Knoch et Jean Pierre Boilloux