Histoire de
l'Eglise luthérienne locale

 

Extrait de « En Dieu mon appuy ou l'histoire des confessions chrétiennes au Pays de Montbéliard »  textes recueillis et edités par Thierry Huckel, et publiés par l'Association Française d'Histoire Anabaptiste Mennonite, 1999.

 

Au temps de Luther

Depuis 1397, date des fiançailles de la comtesse Henriette d’Orbe avec le comte Eberhard IV de Wurtemberg, Montbéliard est possession wurtembergeoise. Le Comté et les Seigneuries (appelées les Quatre Terres) qui lui sont rattachées : Héricourt, Châtelot, Blamont et Clémont, vont, du fait de ce rattachement à un prince germanique, être plus rapidement concernés par le mouvement de la Réforme que leurs voisins sous influence espagnole. Le duc Ulrich est, en effet, parmi les premiers princes séduits par les idées exprimées par Luther dès 1523. Guillaume Farel est appelé, de Bâle en 1524 pour introduire la réforme et la mener à bien. Il s’y emploie de toutes ses forces avec l’aide de Jean Gayling, chapelain de la cour du prince. Le clergé bisontin et les cantons suisses firent pression pour l’arrêt de l’introduction de la Réforme dans le Comté de Montbéliard. Ulrich, la mort dans l’âme, doit y consentir et renvoyer Gayling puis Farel en 1525.

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Ce n’est que dix années plus tard, après que le Comté de Montbéliard eut même été pendant quelques mois acquis par François Ier puis racheté par Ulrich sur l’injonction de Charles Quint, que le projet réformateur retrouve un second souffle. Le lorrain Pierre Toussain, premier " pasteur " de Montbéliard va, de 1535 jusqu’à sa mort en 1573, implanter et organiser la jeune Eglise avec talent et fermeté. En 1538, le prince décrète l’abolition de la messe. Treize paroisses sont constituées. Des écoles sont ouvertes pour permettre au plus grand nombre de lire et de diffuser les évangiles. La première l’est à Montbéliard dès 1537. Avant la fin du siècle, vingt autres le seront, réparties dans toutes les paroisses.

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Du Wurtemberg à la France

Mais le Comté de Montbéliard est entouré de contrées où la religion réformée, en langue française, se propage abondamment. Et il accueille lui-même, au moins temporairement, de nombreux calvinistes propagateurs de leur foi que la contre-réforme contraint à l’émigration. Au environ de juin 1535, Pierre Toussain arrive à Montbéliard sur la demande du comte Georges. Le 17 novembre 1538, le comte fait abolir la messe dans le comté de Montbéliard et dans les seigneuries de Blamont et d’Etobon. En 1540, les treize premières paroisses rurales protestantes sont établies. L’ordonnance ecclésiastique de Wurtemberg (1536) est rendue obligatoire en 1542 par le duc Christophe. Une opposition s’installe entre les pasteurs, Pierre Toussain en tête, confessant les doctrines helvétiques (zwingliennes) et les chapelains allemands luthériens du château. Le 15 mai 1548, la réforme est suspendue par la publication de l’intérim de Charles Quint. Suite à la défaite de l’empereur à Passau, le traité de pacification du 2 août 1552 garantit le libre et entier exercice du culte protestant. La messe et l’intérim sont définitivement abolis le 27 septembre 1552. C’est l’installation de la troisième et dernière réforme.

La paix religieuse d’Augsbourg du 3 octobre 1555 reconnaît officiellement l’existence du protestantisme dans l’empire pour les Etats et non pour les individus. L’application de ce principe cujus regio, ejus religio (la religion du pays est la religion du prince) conforte la réforme dans le Pays de Montbéliard. Une grande ordonnance ecclésiastique, proclamée en 1559-1560, organise cette Eglise, l’école et l’assistance par la Boîte des pauvres. Dès 1560, des écoles primaires sont créées dans toutes les paroisses pour les garçons et les filles de 6 à 14 ans. Cependant les pasteurs, les notables et les bourgeois les plus évolués acceptent difficilement certaines thèses du luthéranisme imposé par les princes (touchant notamment à la symbolique des espèces utilisées pour célébrer la Cène) qui heurtent leur sensibilité zwinglienne. La formule de concorde de Wittemberg inspirée par le duc est très mal perçue à Montbéliard. Le célèbre colloque de Montbéliard, une discussion publique organisée en 1586 par le prince Frédéric entre les partisans des deux " chapelles " ne permet pas de rapprocher les points de vue. Le prince tranche alors avec la Confession de Foi de Montbéliard le 7 mai 1587. C’est par le biais de la formation des futurs pasteurs à Tübingen que le luthéranisme s’imposera progressivement à la population sans jamais recueillir auprès d’elle plus qu’une adhésion de circonstance à des principes confessionnels auxquels elle n’accorde pas une importance capitale.

Cette prépondérance du luthéranisme, le prince Frédéric va l’affirmer de belle manière avec la construction à Montbéliard du temple Saint-Martin. Cette érection, que la croissance démographique de la cité a rendue nécessaire (de 2 100 habitants en 1586 on en comptera 3 600 en 1618), permettra d’accueillir au culte dans un édifice plus spacieux tous les réfugiés huguenots chassés de France, de Lorraine et de Franche-Comté par les persécutions religieuses. La ville s’est agrandie pour les recevoir, dès la fin du XVIème siècle, de ce qui constitue aujourd’hui le faubourg de Besançon.

C’est à l’architecte Schickhardt que le prince confie le soin de cette réalisation qu’il juge aussi nécessaire à son prestige qu’indispensable à son peuple. Elle s’accomplira entre 1601 et 1615 pour le gros œuvre et les aménagements intérieurs. Elle requerra le savoir-faire d’équipes composées paritairement de Wurtembergeois et de Montbéliardais. Ce n’est qu’en 1677, sous l’occupation militaire des troupes de Louis XIV et après que l’édifice eut été menacé de destruction, qu’un clocher modeste est édifié. C’est ce clocher de bois qui domine encore fièrement aujourd’hui la silhouette puissante du temple Saint-Martin, bel édifice de la Renaissance germanique et la plus ancienne des églises françaises en activité construites pour y célébrer un culte protestant.

Les guerres qui se succèdent en Europe sont souvent teintées d’une connotation religieuse. C’est pourquoi le Comté de Montbéliard et son luthéranisme ne sont pas épargnés. Ni par les ravages des Guise en 1588, désireux de punir le comte Frédéric de son appui substantiel au futur Henri IV, ni par la protection française de 1633 à 1651 durant l’effroyable Guerre de Trente Ans. Le prince Léopold-Frédéric est-il restauré dans sa souveraineté en 1651 en application du traité de Westphalie ? Ce répit est de courte durée. En 1676, sur ordre de Louis XIV, le maréchal de Luxembourg reprend militairement la principauté qui est rattachée à la France. Le traité de Nimègue en 1678 y rétablit le catholicisme dans l’ancienne académie à Montbéliard. Le luthéranisme est partout toléré, respecté (traités de Westphalie, 1648). Il faut attendre le traité de Ryswick concluant en 1697 la Guerre de la ligue d’Augsbourg pour que le prince Georges II puisse en reprendre possession.

Mais à partir de 1700, au mépris de tout accord, et malgré les protestations énergiques et réitérées de tous les ducs de Wurtemberg successifs, les Quatre Terres sont à nouveau occupées par les troupes françaises. Les brimades et les persécutions contre les luthériens s’y multiplient, dont une dragonnade sanglante à Chagey en 1740 reste l’épisode le plus marquant. Un traité signé à Versailles en 1748 par Louis XV et le duc de Wurtemberg rétablit une paix religieuse précaire mais démembre la Principauté, réduite au seul comté de Montbéliard et à la seigneurie d’Etobon " les cinq villages des bois ". Les Quatre Terres restent sous contrôle français comme elles le sont, de fait, depuis 1700.

Sur le plan religieux, cette situation est compliquée par le fait que les princes de Wurtemberg se sont convertis au XVIIIème siècle au catholicisme. Néanmoins, ils s’engagent formellement par des lettres reversales signées par le duc Charles-Alexandre de 1729 à 1734 à respecter et défendre la prédominance luthérienne dans la principauté et ses dépendances.

L’onde de choc de la Révolution de 1789 ne manque pas de s’étendre jusqu’au comté qui est traversé par un flux de réfugiés français (nobles et ecclésiastiques). Les menaces de guerre européenne incitent le duc Frédéric-Eugène et sa famille à quitter leur château campagnard d’Etupes, érigé en 1770, pour rejoindre le Wurtemberg en avril 1792. La principauté de Montbéliard apparaît dès lors suspecte à ses voisins français gagnés à la cause révolutionnaire. Les péripéties des prises successives de la ville aboutissent le 14 octobre 1793 à l’implantation symbolique de la guillotine sur la place Saint-Martin et au basculement définitif d’une entité géographique et de ses particularismes dans le giron de la toute jeune France républicaine.

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Française depuis deux siècles

Bernard de Saintes, le " libérateur " de Montbéliard, donne le ton d’une vague antireligieuse qui va déferler sur le pays jusqu’à la prise du pouvoir par Bonaparte. Les objets liturgiques du culte, en argent, sont confisqués ; puis les cloches, à leur tour, pour fondre des canons. Le 20 brumaire de l’an II (10 novembre 1793), la Convention abolit le culte chrétien et lui substitue le culte de la Raison, puis le 18 floréal (7 mai 1794) celui de l’Etre suprême ; cultes carnavalesques auxquels le temple Saint-Martin est dédié. A Héricourt, la foule applaudit au premier baptême républicain suivi d’un autodafé de la Bible. Des pasteurs sont arrêtés et emprisonnés. Le pasteur Kilg de Blamont, désigné député à l’Assemblée Nationale, va peser de tout son poids et prendre de grands risques personnels pour contenir ces excès. Les luthériens montbéliardais lui doivent d’avoir, au long d’une décennie pleine de troubles et de périls, défendu et préservé pour l’essentiel l’avenir de leurs libertés religieuses.

A la suite du coup d’Etat du 18 brumaire de l’an VIII (9 novembre 1799), le Consulat arrive fort à propos pour pallier le désordre administratif imposé par la République aux luthériens montbéliardais. Le Concordat, après avoir retiré au catholicisme son statut de religion d’Etat, règle le sort de l’Eglise luthérienne de Montbéliard. Elle est organisée, à partir de 1804, en 5 consistoires : ceux de Montbéliard, Audincourt, Blamont, Saint-Julien et Héricourt. Elle constitue une Inspection de 30 paroisses (26 000 fidèles) desservies par 34 pasteurs. Elle est rattachée au Directoire Général de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg dont le siège est à Strasbourg.

Les consistoires sont dirigés par des notables choisis parmi les citoyens les plus imposés. Ils élisent les pasteurs des paroisses. Ces paroisses sont administrées par un conseil presbytéral comprenant les pasteurs et des laïcs élus parmi ses membres : les " anciens ".

Un des titres de gloire de l’influence luthérienne des princes de Wurtemberg, l’enseignement instauré dès 1537 par Pierre Toussain, souffrit de cette rupture définitive. L’enseignement primaire, en milieu rural surtout, en fut réduit à " vivoter " durant toute la première moitié du XIXème siècle. L’enseignement secondaire put être rétabli dès 1810 dans l’établissement des Halles. L’enseignement universitaire dut remplacer Tübingen par Strasbourg où une Faculté de théologie protestante fut créée en 1819.

La perte par la France de l’Alsace et de la Lorraine en 1871, puis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 modifièrent à nouveau l’organisation de l’Eglise luthérienne du Pays de Montbéliard. Elle constitue aujourd’hui une des deux inspections de l’Eglise Evangélique Luthérienne de France (EELF), l’autre étant sa consœur parisienne. Elle a débordé de son implantation d’origine en se rattachant les protestants des secteurs de Lure, Vesoul, Maîche, Baume-les-Dames et du territoire de Belfort. Elle dessert une population de 30 000 personnes réparties en 23 paroisses. Elle est organisée selon le système presbytérien synodal, ce qui signifie que son gouvernement repose sur un équilibre entre les instances locales (conseils presbytéraux des paroisses), régionales et nationales (synodes régionaux et nationaux).

L’essor industriel, amplifié au XXème siècle par le développement de l’automobile, a nécessité l’appel à une main-d’œuvre de plus en plus diversifiée, catholique d’abord puis musulmane, et réduit la proportion des luthériens qui se retrouvent minoritaires.

A la suite du retour de l’Alsace - Lorraine à la France, à l’issue de la première guerre mondiale, les Eglises luthériennes de l’hexagone se sont toutes regroupées au sein de l’Alliance Nationale des Eglises Luthériennes de France (ANELF).

Claude Koenig